L’ensemble \(\mathbb{Z}\)#
Les nombres négatifs sont apparus comme des fantômes, mais ils se sont révélés être les plus fidèles compagnons des mathématiques.
John Napier
Construction de \(\mathbb{Z}\)#
L’équation \(x + n = m\) n’a de solution dans \(\mathbb{N}\) que si \(n \leq m\). Pour remédier à cela, on construit \(\mathbb{Z}\) comme un ensemble quotient.
Définition 45 (Relation d’équivalence sur \(\mathbb{N}^2\))
On définit sur \(\mathbb{N}^2\) : \((a, b) \sim (c, d) \iff a + d = b + c\)
(intuition : \((a, b)\) représente la différence \(a - b\)).
Proposition 44
\(\sim\) est une relation d’équivalence. L’ensemble \(\mathbb{Z} = \mathbb{N}^2/{\sim}\) est un anneau commutatif intègre, et \((\mathbb{Z}, +, \cdot)\) vérifie :
\((a,b) + (c,d) = (a+c, b+d)\), d’élément neutre \(\overline{(0,0)}\)
\((a,b) \cdot (c,d) = (ac+bd, ad+bc)\), d’élément neutre \(\overline{(1,0)}\)
\(-\overline{(a,b)} = \overline{(b,a)}\)
Remarque 21
On identifie \(\mathbb{N}\) à son image \(n \mapsto \overline{(n,0)}\) dans \(\mathbb{Z}\), et on note \(\overline{(0,n)} = -n\). Tout entier relatif s’écrit de façon unique comme \(n\) ou \(-n\) avec \(n \in \mathbb{N}\).
Structure de \(\mathbb{Z}\)#
Proposition 45 (\((\mathbb{Z}, +, \cdot)\) est un anneau commutatif intègre)
Groupe abélien \((\mathbb{Z}, +)\) : neutre \(0\), inverse \(-n\).
Monoïde commutatif \((\mathbb{Z}, \cdot)\) : neutre \(1\).
Intégrité : \(ab = 0 \implies a = 0\) ou \(b = 0\).
Non corps : \(2\) n’est pas inversible dans \(\mathbb{Z}\).
Valeur absolue et ordre#
Définition 46 (Valeur absolue et ordre)
\(|n| = n\) si \(n \geq 0\), \(|n| = -n\) si \(n < 0\).
\(m \leq n \iff n - m \in \mathbb{N}\).
Proposition 46 (Propriétés)
\(|mn| = |m| \cdot |n|\)
\(|m + n| \leq |m| + |n|\) (inégalité triangulaire)
\(\big||m| - |n|\big| \leq |m - n|\) (inégalité triangulaire inverse)
\((\mathbb{Z}, \leq)\) est un ordre total, mais pas bien fondé (\(\mathbb{Z}\) n’a pas de minimum).
Proof. Inégalité triangulaire : \(-|m| \leq m \leq |m|\) et \(-|n| \leq n \leq |n|\), donc \(-(|m|+|n|) \leq m+n \leq |m|+|n|\).
Division euclidienne dans \(\mathbb{Z}\)#
Proposition 47 (Division euclidienne dans \(\mathbb{Z}\))
Pour tout \(a \in \mathbb{Z}\) et \(b \in \mathbb{Z}^*\), il existe un unique \((q, r) \in \mathbb{Z} \times \mathbb{N}\) tel que
Identité de Bézout et algorithme d’Euclide étendu#
Proposition 48 (Théorème de Bézout)
Pour tous \(a, b \in \mathbb{Z}\) (non tous deux nuls), il existe \(u, v \in \mathbb{Z}\) tels que
Proof. L’ensemble \(\{au + bv \mid u, v \in \mathbb{Z}\}\) est un sous-groupe de \((\mathbb{Z}, +)\), donc de la forme \(d\mathbb{Z}\) pour un certain \(d \geq 0\) (cf. chapitre 3). On vérifie que \(d = \pgcd(a, b)\) :
\(d \mid a\) et \(d \mid b\) (car \(a = a \cdot 1 + b \cdot 0\) et \(b \in d\mathbb{Z}\), donc \(d \mid a\)).
Si \(e \mid a\) et \(e \mid b\), alors \(e \mid (au + bv) = d\), donc \(e \leq d\). Ainsi \(d\) est bien le pgcd.
Proposition 49 (Algorithme d’Euclide étendu)
La remontée de l’algorithme d’Euclide fournit explicitement \(u\) et \(v\) tels que \(au + bv = \pgcd(a,b)\).
Exemple 19
\(\pgcd(252, 198)\) :
Remontée : \(18 = 54 - 36 = 54 - (198 - 54 \cdot 3) = 4 \cdot 54 - 198 = 4(252 - 198) - 198 = 4 \cdot 252 - 5 \cdot 198\).
Donc \(\pgcd(252, 198) = 18\) avec \(u = 4\), \(v = -5\).
Proposition 50 (Lemme de Gauss)
Si \(a \mid bc\) et \(\pgcd(a, b) = 1\), alors \(a \mid c\).
Proof. Par Bézout, \(\exists u, v,\ au + bv = 1\). Multiplier par \(c\) : \(auc + bvc = c\). Comme \(a \mid auc\) et \(a \mid bc\) donc \(a \mid bvc\), on a \(a \mid c\).
Proposition 51 (Lemme d’Euclide)
Si \(p\) est premier et \(p \mid ab\), alors \(p \mid a\) ou \(p \mid b\).
Proof. Si \(p \nmid a\), alors \(\pgcd(p, a) = 1\) (car les seuls diviseurs de \(p\) sont \(1\) et \(p\)). Par le lemme de Gauss, \(p \mid b\).
Congruences et arithmétique modulaire#
Définition 47 (Congruence)
Pour \(n \in \mathbb{N}^*\), on dit que \(a \equiv b [n]\) (« \(a\) est congru à \(b\) modulo \(n\) ») si \(n \mid (a - b)\).
Proposition 52 (Propriétés des congruences)
La congruence modulo \(n\) est une relation d’équivalence sur \(\mathbb{Z}\), compatible avec \(+\) et \(\cdot\) :
Définition 48 (Anneau \(\mathbb{Z}/n\mathbb{Z}\))
L’ensemble des classes de congruence modulo \(n\), noté \(\mathbb{Z}/n\mathbb{Z} = \{\bar{0}, \bar{1}, \ldots, \overline{n-1}\}\), est un anneau commutatif pour \(\bar{a} + \bar{b} = \overline{a+b}\) et \(\bar{a} \cdot \bar{b} = \overline{ab}\).
Proposition 53 (\(\mathbb{Z}/n\mathbb{Z}\) est un corps \(\iff\) \(n\) est premier)
Plus précisément : \(\bar{a}\) est inversible dans \(\mathbb{Z}/n\mathbb{Z}\) si et seulement si \(\pgcd(a, n) = 1\).
Proof. \(\bar{a}\) inversible \(\iff \exists \bar{u},\ \bar{a}\bar{u} = \bar{1} \iff \exists u, v \in \mathbb{Z},\ au + nv = 1 \iff \pgcd(a, n) = 1\) (Bézout).
Définition 49 (Groupe des inversibles)
Le groupe des unités de \(\mathbb{Z}/n\mathbb{Z}\) est \((\mathbb{Z}/n\mathbb{Z})^* = \{\bar{a} \mid \pgcd(a, n) = 1\}\).
Définition 50 (Indicatrice d’Euler)
\(\varphi(n) = \#\{k \in \{1, \ldots, n\} \mid \pgcd(k, n) = 1\} = |(\mathbb{Z}/n\mathbb{Z})^*|\)
Proposition 54 (Formule de l’indicatrice d’Euler)
Proof. Par inclusion-exclusion. Si \(n = p_1^{\alpha_1} \cdots p_k^{\alpha_k}\), les entiers \(\leq n\) non copremiers avec \(n\) sont ceux divisibles par au moins un \(p_i\). Par inclusion-exclusion :
Proposition 55 (Théorème d’Euler et petit théorème de Fermat)
Euler : Pour \(\pgcd(a, n) = 1\) : \(a^{\varphi(n)} \equiv 1 [n]\).
Fermat : Pour \(p\) premier et \(p \nmid a\) : \(a^{p-1} \equiv 1 [p]\).
Proof. Le groupe \((\mathbb{Z}/n\mathbb{Z})^*\) est d’ordre \(\varphi(n)\). Par le théorème de Lagrange (ordre d’un élément divise l’ordre du groupe), \(\bar{a}^{\varphi(n)} = \bar{1}\).
Le cas de Fermat est le cas particulier \(n = p\) premier, où \(\varphi(p) = p - 1\).
Exemple 20
\(a = 7\), \(n = 10\) : \(\varphi(10) = \varphi(2)\varphi(5) = 1 \cdot 4 = 4\). Donc \(7^4 \equiv 1 [10]\). En effet, \(7^2 = 49 \equiv 9\), \(7^4 \equiv 81 \equiv 1 [10]\). ✓
Théorème chinois des restes#
Proposition 56 (Théorème chinois des restes (CRT))
Soient \(n_1, \ldots, n_k \in \mathbb{N}^*\) deux à deux copremiers. Pour tous \(a_1, \ldots, a_k \in \mathbb{Z}\), le système
admet une unique solution modulo \(N = n_1 \cdots n_k\).
Proof. Pour \(k = 2\) : comme \(\pgcd(n_1, n_2) = 1\), Bézout donne \(u_1 n_1 + u_2 n_2 = 1\). Posons \(x = a_1 u_2 n_2 + a_2 u_1 n_1\). Alors \(x \equiv a_1 \cdot 1 \equiv a_1 [n_1]\) et \(x \equiv a_2 \cdot 1 \equiv a_2 [n_2]\). L’unicité modulo \(N = n_1 n_2\) découle de \(n_1 \mid x\) et \(n_2 \mid x \implies n_1 n_2 \mid x\) (copremiers).
Le cas général se démontre par récurrence.
Remarque 22
Le CRT est isomorphe à l’anneau : \(\mathbb{Z}/N\mathbb{Z} \cong \mathbb{Z}/n_1\mathbb{Z} \times \cdots \times \mathbb{Z}/n_k\mathbb{Z}\) (isomorphisme d’anneaux). Il est fondamental en cryptographie (RSA), en algèbre computationnelle (FFT), et en théorie des nombres.
Solution : 8 mod 15
Nombres premiers et cryptographie#
Remarque 23
Le chiffrement RSA repose sur les structures vues ici :
On choisit deux grands premiers \(p\) et \(q\), pose \(N = pq\).
L’exposant public \(e\) vérifie \(\pgcd(e, \varphi(N)) = 1\) où \(\varphi(N) = (p-1)(q-1)\).
L’exposant privé \(d\) est l’inverse de \(e\) modulo \(\varphi(N)\) : \(de \equiv 1 [\varphi(N)]\).
Chiffrement : \(c \equiv m^e [N]\). Déchiffrement : \(m \equiv c^d [N]\) (par Euler : \(c^d = m^{ed} = m^{1 + k\varphi(N)} \equiv m\)).
La sécurité repose sur la difficulté de factoriser \(N\) pour trouver \(p\) et \(q\).