Séries numériques#
La divergence de la série \(1 + 2 + 3 + 4 + \cdots\) est, pour ainsi dire, un scandale perpétuel.
— Niels Henrik Abel
Définitions fondamentales#
Définition 79 (Série)
Soit \((u_n)_{n \geq 0}\) une suite réelle. On appelle série de terme général \(u_n\) la suite des sommes partielles
On note \(\sum u_n\) la série. Si \((S_n)\) converge vers \(S\), on dit que la série converge et on pose \(\displaystyle\sum_{n=0}^{+\infty} u_n = S\).
Définition 80 (Reste d’une série convergente)
Si \(\sum u_n\) converge de somme \(S\), le reste d’ordre \(n\) est
On a \(R_n \to 0\) car \(S_n \to S\).
Proposition 101 (Condition nécessaire de convergence)
Si \(\sum u_n\) converge, alors \(u_n \to 0\).
Proof. \(u_n = S_n - S_{n-1} \to S - S = 0\).
Remarque 40
La réciproque est fausse : \(u_n = 1/n \to 0\) mais \(\sum 1/n\) diverge. La condition \(u_n \to 0\) est nécessaire mais pas suffisante.
Séries de référence#
Série géométrique#
Proposition 102 (Série géométrique)
Pour \(q \in \mathbb{R}\),
Le reste vaut \(R_n = \frac{q^{n+1}}{1-q}\), donc \(|R_n| \leq \frac{|q|^{n+1}}{1-|q|}\).
Proof. \(S_n = \frac{1-q^{n+1}}{1-q}\) pour \(q \neq 1\). Si \(|q| < 1\), \(q^{n+1} \to 0\) donc \(S_n \to \frac{1}{1-q}\). Si \(|q| \geq 1\), \(|q^n| \not\to 0\) : condition nécessaire violée.
Série harmonique et séries de Riemann#
Proposition 103 (Divergence de la série harmonique)
\(\displaystyle\sum_{n=1}^{+\infty} \frac{1}{n}\) diverge.
Proof. Méthode des paquets (Oresme, XIV\(^\text{e}\) s.) On regroupe les termes par tranches entre deux puissances de 2 :
Donc \(S_{2^k} \geq 1 + \frac{k}{2} \to +\infty\).
Proposition 104 (Séries de Riemann)
Pour \(\alpha = 2\) : \(\displaystyle\sum_{n=1}^{+\infty} \frac{1}{n^2} = \frac{\pi^2}{6}\) (problème de Bâle, résolu par Euler en 1735).
Proof. Via la comparaison série-intégrale (voir §\ref{sec:serie-integrale}) : \(\int_1^{+\infty} \frac{dt}{t^\alpha}\) converge \(\iff \alpha > 1\).
Série exponentielle#
Proposition 105 (Série de \(e\))
\(\displaystyle\sum_{n=0}^{+\infty} \frac{x^n}{n!}\) converge pour tout \(x \in \mathbb{R}\), et \(\displaystyle\sum_{n=0}^{+\infty} \frac{x^n}{n!} = e^x\).
En particulier \(e = \sum_{n=0}^{+\infty} \frac{1}{n!}\).
Proof. Pour \(|x| \leq R\), à partir d’un rang \(N > 2R\), \(\frac{|x|^{n+1}/(n+1)!}{|x|^n/n!} = \frac{|x|}{n+1} \leq \frac{1}{2}\), donc le terme général est dominé par une série géométrique convergente (d’Alembert).
π²/6 = 1.644934
Σ 1/n² (n=1..200) = 1.639922
Séries à termes positifs#
Proposition 106 (Critère de convergence (termes positifs))
Si \(u_n \geq 0\), alors \(\sum u_n\) converge \(\iff\) \((S_n)\) est majorée.
Proof. \((S_n)\) est croissante, donc converge \(\iff\) elle est majorée (théorème de la limite monotone).
Comparaison directe et par équivalents#
Proposition 107 (Comparaison directe)
Si \(0 \leq u_n \leq v_n\) à partir d’un certain rang :
\(\sum v_n\) converge \(\Rightarrow\) \(\sum u_n\) converge
\(\sum u_n\) diverge \(\Rightarrow\) \(\sum v_n\) diverge
Proposition 108 (Comparaison par équivalent)
Si \(u_n, v_n > 0\) et \(u_n \sim v_n\) (i.e. \(u_n/v_n \to 1\)), alors \(\sum u_n\) et \(\sum v_n\) ont même nature.
Proof. Il existe \(N\) tel que pour \(n \geq N\), \(\frac{1}{2} v_n \leq u_n \leq 2 v_n\). Encadrement et comparaison directe.
Exemple 36
\(\sum \frac{1}{n^2+n}\) converge : \(\frac{1}{n^2+n} \sim \frac{1}{n^2}\) et \(\sum \frac{1}{n^2}\) converge.
\(\sum \frac{\ln n}{n^2}\) converge : \(\frac{\ln n}{n^2} = o(n^{-3/2})\) et \(\sum n^{-3/2}\) converge.
\(\sum \sin(1/n)\) diverge : \(\sin(1/n) \sim 1/n\).
Critère de d’Alembert#
Proposition 109 (Règle de d’Alembert)
Soit \(u_n > 0\) et \(\dfrac{u_{n+1}}{u_n} \to L \in [0, +\infty]\).
\(L < 1\) : \(\sum u_n\) converge
\(L > 1\) : \(\sum u_n\) diverge
\(L = 1\) : pas de conclusion (les deux cas sont possibles)
Proof. \(L < 1\). Soit \(q \in ]L, 1[\). À partir d’un rang \(N\), \(u_{n+1} \leq q\,u_n\), donc \(u_n \leq u_N\,q^{n-N}\). Comparaison géométrique.
\(L > 1\). À partir d’un rang, \(u_{n+1} > u_n\), donc \(u_n \not\to 0\).
Exemple 37
\(\sum \frac{n!}{n^n}\) : \(\frac{u_{n+1}}{u_n} = \frac{(n+1)!\,n^n}{(n+1)^{n+1}\,n!} = \left(\frac{n}{n+1}\right)^n = \frac{1}{(1+1/n)^n} \to \frac{1}{e} < 1\). Convergente.
\(\sum \frac{n^n}{n!}\) : même ratio \(\to e > 1\). Divergente.
\(\sum \frac{1}{n^2}\) : ratio \(\to 1\). D’Alembert ne conclut pas.
Critère de Cauchy (racine)#
Proposition 110 (Règle de la racine (Cauchy))
Soit \(u_n \geq 0\) et \(u_n^{1/n} \to L\).
\(L < 1\) : \(\sum u_n\) converge
\(L > 1\) : \(\sum u_n\) diverge
\(L = 1\) : pas de conclusion
Remarque 41
Le critère de Cauchy est plus fort que celui de d’Alembert : \(\limsup u_{n+1}/u_n \geq \limsup u_n^{1/n}\). Quand d’Alembert conclut, Cauchy aussi ; mais pas l’inverse. En particulier, Cauchy conclut pour \(\sum (2 + (-1)^n)^{-n}\) (ratio oscille entre \(1/3\) et \(3\), sans limite), tandis que d’Alembert échoue.
Critère de condensation de Cauchy#
Proposition 111 (Critère de condensation)
Soit \(f : \mathbb{N}^* \to \mathbb{R}^+\) décroissante. Alors
Proof. Par paquets entre \(2^k\) et \(2^{k+1}\) : chaque paquet est encadré par \(2^k f(2^{k+1}) \leq \sum_{j=2^k}^{2^{k+1}-1} f(j) \leq 2^k f(2^k)\), donc \(\frac{1}{2}\sum_k 2^k f(2^k) \leq \sum_n f(n) \leq \sum_k 2^k f(2^k)\).
Exemple 38
\(\sum \frac{1}{n(\ln n)^2}\) pour \(n \geq 2\) : condensée \(\sum 2^k \cdot \frac{1}{2^k (\ln 2^k)^2} = \sum \frac{1}{k^2 (\ln 2)^2}\), qui converge. Donc la série converge.
\(\sum \frac{1}{n \ln n}\) : condensée \(\sum \frac{1}{k \ln 2}\), qui diverge.
Convergence absolue et conditionnelle#
Définition 81 (Convergence absolue)
\(\sum u_n\) converge absolument si \(\sum |u_n|\) converge.
Proposition 112 (Absolue \(\Rightarrow\) convergente)
Si \(\sum u_n\) converge absolument, elle converge, et \(\left|\sum_{n=0}^{+\infty} u_n\right| \leq \sum_{n=0}^{+\infty} |u_n|\).
Proof. Posons \(u_n^+ = \max(u_n, 0)\) et \(u_n^- = \max(-u_n, 0)\). Alors \(0 \leq u_n^\pm \leq |u_n|\), donc \(\sum u_n^\pm\) convergent. D’où \(\sum u_n = \sum u_n^+ - \sum u_n^-\) converge.
Définition 82 (Convergence conditionnelle)
Une série converge conditionnellement (ou semi-converge) si elle converge mais pas absolument.
Exemple 39
\(\sum \frac{(-1)^{n+1}}{n} = \ln 2\) converge conditionnellement (\(\sum \frac{1}{n}\) diverge).
\(\sum \frac{(-1)^n}{n^2}\) converge absolument (\(\sum \frac{1}{n^2}\) converge).
Théorème de réarrangement de Riemann#
Proposition 113 (Théorème de Riemann (1854))
Soit \(\sum u_n\) une série conditionnellement convergente. Pour tout \(S \in \mathbb{R} \cup \{+\infty, -\infty\}\), il existe une permutation \(\sigma\) de \(\mathbb{N}\) telle que \(\sum u_{\sigma(n)} = S\).
Autrement dit, en réarrangeant les termes, on peut faire converger la série vers n’importe quelle valeur !
Proof. (Idée) Soient \(p_n\) les termes positifs et \(q_n = -u_n\) les termes négatifs pour \(u_n < 0\). Les deux séries \(\sum p_n\) et \(\sum q_n\) divergent (sinon \(\sum u_n\) convergerait absolument). On additionne assez de \(p_n\) pour dépasser \(S\), puis assez de \(q_n\) pour repasser en dessous, et ainsi de suite. L’écart tend vers 0 car \(p_n, q_n \to 0\).
Remarque 42
En revanche, une série absolument convergente peut être réarrangée librement : la somme ne change pas (théorème de réarrangement de Fubini-Tonelli).
Séries alternées#
Proposition 114 (Critère de Leibniz)
Si \((a_n)\) est décroissante et tend vers 0, alors \(\sum (-1)^n a_n\) converge. De plus :
Proof. \((S_{2n})\) est croissante (car \(S_{2n+2} - S_{2n} = a_{2n+1} - a_{2n+2} \geq 0\)) et majorée par \(S_1\) (car \(S_{2n+1} \leq S_1\)). Elle converge vers \(\ell\). \((S_{2n+1})\) est décroissante, minorée par \(S_0\), converge vers \(\ell'\). Or \(\ell' - \ell = \lim(S_{2n+1} - S_{2n}) = \lim (-a_{2n+1}) = 0\), donc \(\ell = \ell'\).
Exemple 40
\(\sum \frac{(-1)^{n+1}}{n} = \ln 2\) — série de Mercator
\(\sum \frac{(-1)^n}{2n+1} = \frac{\pi}{4}\) — formule de Leibniz-Gregory
\(\sum \frac{(-1)^n}{n!}\) converge absolument vers \(e^{-1}\)
ln(2) = 0.69314718
S_50 = 0.70324716
Borne Leibniz |R_50| ≤ 1/51 = 0.019608
π/4 = 0.78539816, S_200 = 0.78414817
Transformation d’Abel (sommation par parties)#
Proposition 115 (Transformation d’Abel)
Soient \((a_n)\) et \((b_n)\) deux suites. On pose \(B_n = \sum_{k=0}^n b_k\). Alors :
Proof. On écrit \(b_k = B_k - B_{k-1}\) (avec \(B_{-1} = 0\)) et on effectue une sommation par parties (analogue de l’intégration par parties) :
Proposition 116 (Critère d’Abel)
Si \((a_n)\) est monotone et tend vers 0, et si les sommes partielles \((B_n)\) de \(\sum b_n\) sont bornées, alors \(\sum a_n b_n\) converge.
Proof. Par la transformation d’Abel, \(\sum a_n b_n = a_n B_n - \sum (a_{k+1}-a_k) B_k\). Le premier terme \(\to 0\) (car \(a_n \to 0\) et \(B_n\) borné). La série \(\sum (a_{k+1}-a_k) B_k\) converge absolument car \(|a_{k+1}-a_k| B_k \leq M |a_{k+1}-a_k|\) et \(\sum |a_{k+1}-a_k| = |a_0 - 0|\) (série télescopique, car \((a_n)\) est monotone).
Exemple 41
\(\sum \frac{\cos(n\theta)}{n}\) pour \(\theta \notin 2\pi\mathbb{Z}\) : prendre \(a_n = 1/n\) et \(b_n = \cos(n\theta)\). Les sommes partielles de \(\sum \cos(n\theta)\) sont bornées (formule de Dirichlet). Par Abel, la série converge.
\(\sum \frac{\sin n}{n}\) converge (même argument avec \(b_n = \sin n\)).
Comparaison série-intégrale#
Proposition 117 (Critère intégral de Cauchy-Maclaurin)
Soit \(f : [1, +\infty[ \to \mathbb{R}^+\) continue et décroissante. Alors :
En particulier, \(\sum f(n)\) converge \(\iff\) \(\int_1^{+\infty} f(t)\,dt < +\infty\).
Proof. Comme \(f\) est décroissante, pour \(t \in [k, k+1]\) : \(f(k+1) \leq f(t) \leq f(k)\). En intégrant : \(f(k+1) \leq \int_k^{k+1} f(t)\,dt \leq f(k)\). La sommation de \(k=n+1\) à \(+\infty\) donne l’encadrement.
Exemple 42
\(f(t) = t^{-\alpha}\) : \(\int_1^{+\infty} t^{-\alpha}dt\) converge \(\iff \alpha > 1\). D’où la nature des séries de Riemann.
\(f(t) = \frac{1}{t(\ln t)^2}\) pour \(t \geq 2\) : \(\int_2^{+\infty} \frac{dt}{t(\ln t)^2} = \left[-\frac{1}{\ln t}\right]_2^{+\infty} = \frac{1}{\ln 2} < +\infty\). Convergente.
Constante d’Euler. \(\gamma_n = \sum_{k=1}^n \frac{1}{k} - \ln n \to \gamma \approx 0{,}5772\) (la suite est décroissante et minorée par 0).
γ = 0.5772156649
H_500 - ln(500) = 0.5782173342
Produit de Cauchy et séries entières#
Définition 83 (Produit de Cauchy)
Le produit de Cauchy de \(\sum a_n\) et \(\sum b_n\) est \(\sum c_n\) avec \(c_n = \sum_{k=0}^n a_k b_{n-k}\) (convolution).
Proposition 118 (Théorème de Mertens)
Si \(\sum a_n\) converge absolument et \(\sum b_n\) converge (de somme \(B\)), alors le produit de Cauchy \(\sum c_n\) converge et
Exemple 43
Produit de Cauchy de \(\sum x^n/n!\) par \(\sum y^n/n!\) : \(c_n = \frac{1}{n!}\sum_{k=0}^n \binom{n}{k} x^k y^{n-k} = \frac{(x+y)^n}{n!}\), ce qui donne \(e^x \cdot e^y = e^{x+y}\).
Introduction aux séries entières#
Définition 84 (Série entière)
Une série entière est une série de la forme \(\sum_{n=0}^{+\infty} a_n x^n\) où \((a_n) \subset \mathbb{R}\) et \(x \in \mathbb{R}\).
Proposition 119 (Rayon de convergence)
À toute série entière \(\sum a_n x^n\) est associé un rayon de convergence \(R \in [0, +\infty]\) tel que :
Pour \(|x| < R\) : convergence absolue
Pour \(|x| > R\) : divergence
Pour \(|x| = R\) : à étudier au cas par cas
Proof. (Idée) Appliquons le critère de Cauchy à \(|a_n x^n|^{1/n} = |a_n|^{1/n}|x| \to L|x|\) où \(L = \limsup |a_n|^{1/n}\). Convergence absolue si \(L|x| < 1\), i.e. \(|x| < 1/L = R\).
Exemple 44
Série entière |
Rayon \(R\) |
Somme sur \(]-R,R[\) |
|---|---|---|
\(\sum x^n\) |
\(1\) |
\(\frac{1}{1-x}\) |
\(\sum \frac{x^n}{n!}\) |
\(+\infty\) |
\(e^x\) |
\(\sum \frac{(-1)^n x^{2n+1}}{2n+1}\) |
\(1\) |
\(\arctan x\) |
\(\sum \frac{(-1)^{n+1} x^n}{n}\) |
\(1\) |
\(\ln(1+x)\) |
\(\sum \frac{(-1)^n x^{2n}}{(2n)!}\) |
\(+\infty\) |
\(\cos x\) |
Formule de Leibniz (10000 termes) : π ≈ 3.141493
π réel : 3.141593
Récapitulatif des critères#
Remarque 43
Stratégie pratique. Face à une série \(\sum u_n\) :
Vérifier \(u_n \to 0\) (condition nécessaire).
Si \(u_n > 0\) et a une forme de quotient ou puissance : essayer d’Alembert ou Cauchy racine.
Si \(u_n \sim v_n\) avec \(v_n\) connu : comparaison par équivalents.
Si la série est alternée : Leibniz.
Si \(u_n = f(n)\) avec \(f\) intégrable : comparaison série-intégrale.
Si les sommes partielles des \(b_n\) sont bornées : Abel.