Compléments sur ℂ#
Les nombres imaginaires sont une magnifique et merveilleuse ressource de l’esprit divin, presque un amphibie entre l’être et le non-être.
Gottfried Wilhelm Leibniz
Introduction#
Nous avons construit \(\mathbb{C}\) comme corps commutatif et établi ses propriétés fondamentales. Ce chapitre approfondit l’étude sous trois angles : algébrique (clôture algébrique, polynômes, Viète), géométrique (similitudes, lieux, cocyclicité, transformations de Möbius), et un aperçu analytique (logarithme complexe multi-valué, holomorphie).
Rappels et compléments sur le module et l’argument#
Proposition 318 (Formules d’Euler)
\(\forall \theta \in \mathbb{R}\),
Proof. \(e^{i\theta} = \cos\theta + i\sin\theta\) et \(e^{-i\theta} = \cos\theta - i\sin\theta\). En additionnant et soustrayant.
Proposition 319 (Argument d’un produit et d’un quotient)
Soit \(z, w \in \mathbb{C}^*\).
\(\arg(zw) \equiv \arg(z) + \arg(w) \pmod{2\pi}\)
\(\arg(z/w) \equiv \arg(z) - \arg(w) \pmod{2\pi}\)
\(\arg(\bar{z}) \equiv -\arg(z) \pmod{2\pi}\)
\(\arg(z^n) \equiv n\arg(z) \pmod{2\pi}\) pour tout \(n \in \mathbb{Z}\)
Proof. Écrivons \(z = |z|e^{i\alpha}\), \(w = |w|e^{i\beta}\). Alors \(zw = |z||w|e^{i(\alpha+\beta)}\), d’où \(\arg(zw) \equiv \alpha + \beta \pmod{2\pi}\). De même pour les autres propriétés.
Proposition 320 (Inégalité triangulaire)
avec égalité si et seulement si tous les \(z_k\) non nuls ont le même argument.
Racines \(n\)-ièmes d’un nombre complexe#
Proposition 321 (Racines \(n\)-ièmes)
Soit \(z_0 \in \mathbb{C}^*\) et \(n \geq 2\). L’équation \(z^n = z_0\) admet exactement \(n\) solutions dans \(\mathbb{C}\),
où \(\theta_0 = \arg(z_0)\). Ces \(n\) points forment un polygone régulier inscrit dans le cercle de rayon \(\sqrt[n]{|z_0|}\).
Proof. Avec \(z = re^{i\theta}\), \(r > 0\) : \(r^n = |z_0|\) (unique solution positive) et \(n\theta \equiv \theta_0 \pmod{2\pi}\), soit \(\theta = (\theta_0 + 2k\pi)/n\). Les valeurs distinctes sont \(k = 0, \ldots, n-1\).
Remarque 133
Les racines \(n\)-ièmes de l’unité sont \(\omega^k = e^{2ik\pi/n}\) pour \(k = 0, \ldots, n-1\), où \(\omega = e^{2i\pi/n}\). Elles forment un groupe cyclique \(\mathbb{U}_n\) d’ordre \(n\) pour la multiplication.
Exemple 146
Racines carrées de \(3 + 4i\) : \(|z_0| = 5\), \(\arg(z_0) = \arctan(4/3)\). Méthode algébrique : on cherche \(w = x + iy\) avec \(w^2 = 3 + 4i\).
D’où \(x^2 = 4\), \(x = 2\), \(y = 1\). Les racines sont \(\pm(2 + i)\).
Racines carrées sous forme algébrique#
Proposition 322 (Racines carrées en forme algébrique)
Soit \(z_0 = a + ib \in \mathbb{C}^*\). Les racines carrées de \(z_0\) sont \(\pm(x + iy)\) où
Si \(b = 0\) et \(a < 0\), alors \(x = 0\) et \(y = \pm\sqrt{-a}\).
Proof. On cherche \(w = x + iy\) tel que \(w^2 = z_0\), soit \(x^2 - y^2 = a\), \(2xy = b\), \(x^2 + y^2 = |z_0|\). En combinant : \(x^2 = (|z_0|+a)/2 \geq 0\), \(y^2 = (|z_0|-a)/2 \geq 0\). Le signe de \(y\) est donné par \(2xy = b\).
Équation du second degré dans \(\mathbb{C}\)#
Proposition 323 (Formule générale)
Soit \(a, b, c \in \mathbb{C}\) avec \(a \neq 0\). L’équation \(az^2 + bz + c = 0\) admet deux solutions (comptées avec multiplicité) :
où \(\delta\) est une racine carrée du discriminant \(\Delta = b^2 - 4ac\).
Proof. Par complétion du carré : \(az^2 + bz + c = a\left[(z + b/(2a))^2 - \Delta/(4a^2)\right]\). On conclut en résolvant \((z + b/(2a))^2 = \Delta/(4a^2)\).
Remarque 134
Si \(a, b, c \in \mathbb{R}\) et \(\Delta < 0\), les deux racines sont complexes conjuguées \(\alpha\) et \(\bar\alpha\). C’est le cas général : si \(P \in \mathbb{R}[X]\) et \(P(\alpha) = 0\), alors \(P(\bar\alpha) = 0\).
Polynômes et clôture algébrique#
Définition 265 (Polynôme à coefficients complexes)
Un polynôme \(P(X) = \sum_{k=0}^n a_k X^k \in \mathbb{C}[X]\) de degré \(n\) (si \(a_n \neq 0\)). La multiplicité d’une racine \(\alpha\) est le plus grand \(m \geq 1\) tel que \((X-\alpha)^m \mid P\).
Proposition 324 (Division euclidienne et critère de racine)
\(\alpha \in \mathbb{C}\) est racine de \(P\) si et seulement si \((X - \alpha)\) divise \(P\). Un polynôme de degré \(n\) a au plus \(n\) racines (avec multiplicités).
Le théorème de d’Alembert-Gauss#
Théorème 69 (Théorème fondamental de l’algèbre)
Tout polynôme \(P \in \mathbb{C}[X]\) de degré \(n \geq 1\) admet au moins une racine dans \(\mathbb{C}\). Donc \(P\) se factorise :
On dit que \(\mathbb{C}\) est algébriquement clos.
Proof. Idée analytique. Posons \(P(z) = z^n + \cdots + a_0\). Comme \(|P(z)| \to +\infty\) lorsque \(|z| \to +\infty\), \(|P|\) atteint son minimum en un point \(z_0\). Si \(P(z_0) \neq 0\), en écrivant \(P(z + z_0)/P(z_0) = 1 + a_p z^p + O(z^{p+1})\) et en choisissant \(z = te^{i\theta}\) avec \(a_p e^{ip\theta} < 0\) réel, on obtient \(|P(z_0 + te^{i\theta})| < |P(z_0)|\) pour \(t\) assez petit — contradiction.
Théorème 70 (Factorisation dans \(\mathbb{R}[X]\))
Tout \(P \in \mathbb{R}[X]\) se factorise en produit de facteurs irréductibles de degré 1 ou 2 sur \(\mathbb{R}\) :
où les \(r_i \in \mathbb{R}\), et les facteurs du second degré ont discriminant \(p_j^2 - 4q_j < 0\).
Proof. Les racines non réelles viennent par paires conjuguées \((\alpha, \bar\alpha)\), et \((X - \alpha)(X - \bar\alpha) = X^2 - 2\operatorname{Re}(\alpha)X + |\alpha|^2 \in \mathbb{R}[X]\) est irréductible.
Relations coefficients-racines : formules de Viète#
Théorème 71 (Formules de Viète)
Soit \(P(X) = a_n X^n + \cdots + a_0\) de racines \(\alpha_1, \ldots, \alpha_n\) (avec multiplicité). Si \(\sigma_k\) est la \(k\)-ième fonction symétrique élémentaire :
En particulier : \(\sum_i \alpha_i = -a_{n-1}/a_n\) et \(\prod_i \alpha_i = (-1)^n a_0/a_n\).
Proof. En développant \(a_n \prod_{k=1}^n (X - \alpha_k)\), le coefficient de \(X^{n-k}\) est \(a_n \cdot (-1)^k \sigma_k\).
Exemple 147
Pour \(P(X) = X^3 - 6X^2 + 11X - 6\) de racines \(1, 2, 3\) : \(1+2+3 = 6\), \(1 \cdot 2 + 1 \cdot 3 + 2 \cdot 3 = 11\), \(1 \cdot 2 \cdot 3 = 6\). \(\checkmark\)
Application : si \(\alpha + \beta = S\) et \(\alpha\beta = P\), alors \(\alpha\) et \(\beta\) sont racines de \(X^2 - SX + P\).
Logarithme complexe et caractère multi-valué#
Définition 266 (Logarithme complexe)
Pour \(z \in \mathbb{C}^*\), on définit le logarithme complexe (multi-valué) :
La détermination principale correspond à \(\arg(z) \in (-\pi, \pi]\) :
Remarque 135
Contrairement à l’exponentielle réelle, \(e^z\) n’est pas injective sur \(\mathbb{C}\) (période \(2i\pi\)). Son inverse est donc multi-valué. La détermination principale \(\text{Log}\) est discontinue sur la demi-droite réelle négative (coupure de branche). On a \(e^{\text{Log}\, z} = z\) mais \(\text{Log}(e^z) = z\) seulement si \(\operatorname{Im}(z) \in (-\pi, \pi]\).
Exemple 148
\(\text{Log}(i) = \ln 1 + i\pi/2 = i\pi/2\).
\(\text{Log}(-1) = i\pi\) (mais \(\log(-1) = i\pi + 2ik\pi\), \(k \in \mathbb{Z}\)).
Paradoxe apparent : \(1 = e^0 = e^{2i\pi}\), donc \(\log 1 = 2ik\pi\), \(k \in \mathbb{Z}\) (et non uniquement \(0\)).
Définition 267 (Puissances complexes)
Pour \(a \in \mathbb{C}^*\) et \(b \in \mathbb{C}\), on pose \(a^b = e^{b \log a}\), qui est en général multi-valué. La détermination principale est \(a^b = e^{b \,\text{Log}\, a}\).
Exemple 149
\(i^i = e^{i \cdot \text{Log}\, i} = e^{i \cdot i\pi/2} = e^{-\pi/2} \approx 0.2079\ldots\) : un nombre réel !
Plus généralement \(i^i = e^{i(i\pi/2 + 2ik\pi)} = e^{-\pi/2 - 2k\pi}\), \(k \in \mathbb{Z}\).
Exponentielle complexe#
Proposition 325 (Propriétés)
\(\forall z, w \in \mathbb{C}\) : \(e^{z+w} = e^z e^w\), \(|e^z| = e^{\operatorname{Re}(z)}\), \(\overline{e^z} = e^{\bar z}\), \(e^z = 1 \iff z = 2ik\pi\) (\(k \in \mathbb{Z}\)).
Remarque 136
L’exponentielle complexe est périodique de période \(2i\pi\). L’application \(\mathbb{R} \to \mathbb{U} = \{z : |z| = 1\}\), \(\theta \mapsto e^{i\theta}\), est un morphisme de groupes surjectif de noyau \(2\pi\mathbb{Z}\).
Géométrie dans \(\mathbb{C}\)#
Transformations du plan#
Proposition 326 (Translations, rotations, similitudes)
Translation de vecteur \(b\) : \(f(z) = z + b\)
Rotation de centre \(\omega\), angle \(\theta\) : \(f(z) = e^{i\theta}(z - \omega) + \omega\)
Homothétie de centre \(\omega\), rapport \(r > 0\) : \(f(z) = r(z - \omega) + \omega\)
Similitude directe : \(f(z) = az + b\) avec \(a \in \mathbb{C}^*\), \(b \in \mathbb{C}\) (rapport \(|a|\), angle \(\arg(a)\))
Similitude indirecte : \(f(z) = a\bar{z} + b\) (renverse l’orientation)
Proof. Pour la rotation : \(|f(z) - f(w)| = |e^{i\theta}(z-w)| = |z-w|\) (isométrie), et \(f\) est directe car \(a = e^{i\theta} \neq 0\). Pour l’angle : \(\arg(f(z)-f(\omega)) = \arg(e^{i\theta}(z-\omega)) = \theta + \arg(z-\omega)\).
Exemple 150
Rotation d’angle \(\pi/2\) autour de \(1+i\) : \(f(z) = e^{i\pi/2}(z - 1 - i) + 1 + i = i(z-1-i) + 1 + i = iz + 2\).
Vérification : \(f(1+i) = i(1+i) + 2 = i - 1 + 2 = 1 + i\) (point fixe). \(\checkmark\)
Transformations de Möbius#
Définition 268 (Transformation de Möbius (homographie))
Une transformation de Möbius est une application \(f : \hat{\mathbb{C}} \to \hat{\mathbb{C}}\) (sphère de Riemann \(\hat{\mathbb{C}} = \mathbb{C} \cup \{\infty\}\)) de la forme
Proposition 327 (Propriétés des transformations de Möbius)
Les transformations de Möbius forment un groupe \(PGL_2(\mathbb{C}) \simeq PSL_2(\mathbb{C})\) pour la composition.
Elles sont conformes (conservent les angles orientés).
Elles transforment cercles et droites en cercles et droites (dans \(\hat{\mathbb{C}}\), les droites sont des cercles passant par \(\infty\)).
Elles sont déterminées par l’image de 3 points quelconques.
Proof. La composition correspond au produit matriciel \(\begin{pmatrix} a & b \\ c & d \end{pmatrix}\). La condition \(ad - bc \neq 0\) assure l’inversibilité. La conformité résulte de la holomorphie (voir ci-dessous). Pour les cercles : une homographie se décompose en translations, homotéties, conjugaisons et l’inversion \(z \mapsto 1/z\), qui transforment chacune les cercles/droites en cercles/droites.
Définition 269 (Birapport)
Le birapport de quatre points distincts \(z_1, z_2, z_3, z_4 \in \hat{\mathbb{C}}\) est
Proposition 328 (Invariance du birapport)
Les transformations de Möbius conservent le birapport : si \(f\) est une homographie, \([f(z_1), f(z_2), f(z_3), f(z_4)] = [z_1, z_2, z_3, z_4]\).
De plus, quatre points sont cocycliques (ou alignés) si et seulement si leur birapport est réel.
Proof. Pour la cocyclicité : le birapport est réel \(\iff\) \(\arg\frac{z_3-z_1}{z_3-z_2} = \arg\frac{z_4-z_1}{z_4-z_2} \pmod\pi\), c’est-à-dire les angles inscrits en \(z_3\) et \(z_4\) subtendant \([z_1 z_2]\) sont égaux — critère du théorème de l’angle inscrit.
Conditions géométriques#
Proposition 329 (Alignement et angles)
Trois points \(a, b, c\) distincts sont alignés \(\iff\) \((c-a)/(b-a) \in \mathbb{R}\)
L’angle orienté \((\vec{AB}, \vec{AC}) = \arg\dfrac{c-a}{b-a} \pmod{2\pi}\)
Le milieu de \([AB]\) a affixe \((a+b)/2\)
Le barycentre de \((A_k, \lambda_k)\) a affixe \(\dfrac{\sum \lambda_k a_k}{\sum \lambda_k}\)
Lieux géométriques#
Exemple 151
Cercle : \(\{z : |z - z_0| = R\}\)
Médiatrice de \([AB]\) : \(\{z : |z - a| = |z - b|\}\), équation réelle \(\operatorname{Re}((b-a)\bar z) = (|b|^2 - |a|^2)/2\)
Droite : \(\{z : \operatorname{Re}(\alpha\bar z) = c\}\) avec \(\alpha \in \mathbb{C}^*\), \(c \in \mathbb{R}\)
Ellipse/hyperbole : \(\{z : |z-a| + |z-b| = 2r\}\) ou \(\{z : |z-a| - |z-b| = \text{cst}\}\)
Cardioïde : \(\{z = \rho e^{i\theta} : \rho = 1 + \cos\theta\}\)
Topologie de \(\mathbb{C}\) et aperçu analytique#
Définition 270 (Structure topologique de \(\mathbb{C}\))
On identifie \(\mathbb{C} \simeq \mathbb{R}^2\) via \(z = x + iy \leftrightarrow (x, y)\), muni de la distance \(d(z, w) = |z - w|\).
Disque ouvert : \(D(z_0, r) = \{z : |z - z_0| < r\}\)
Ensemble ouvert : \(U\) tel que tout point de \(U\) est centre d’un disque inclus dans \(U\)
Ensemble connexe : non décomposable en deux ouverts disjoints non vides
Proposition 330 (Convergence dans \(\mathbb{C}\))
\((z_n) \to \ell = a + ib\) si et seulement si \(\operatorname{Re}(z_n) \to a\) et \(\operatorname{Im}(z_n) \to b\). La convergence absolue d’une série complexe implique sa convergence.
Définition 271 (Fonction holomorphe (aperçu))
Une fonction \(f : U \subset \mathbb{C} \to \mathbb{C}\) est holomorphe en \(z_0 \in U\) si la limite
existe dans \(\mathbb{C}\). L’holomorphie est une condition bien plus forte que la différentiabilité réelle — elle implique l’analyticité (développabilité en série entière).
Remarque 137
Les polynômes, \(e^z\), \(\sin z\), \(\cos z\) sont holomorphes sur \(\mathbb{C}\) entier (fonctions entières). La fonction \(z \mapsto \bar z\) n’est pas holomorphe. Les transformations de Möbius sont holomorphes sur \(\hat{\mathbb{C}} \setminus \{-d/c\}\).
Les équations de Cauchy-Riemann caractérisent l’holomorphie : si \(f = u + iv\), alors \(f\) holomorphe \(\iff\) \(\partial_x u = \partial_y v\) et \(\partial_x v = -\partial_y u\).
Résumé#
Concept |
Résultat clé |
|---|---|
Racines \(n\)-ièmes |
\(n\) racines : polygone régulier |
d’Alembert-Gauss |
\(\mathbb{C}\) algébriquement clos, factorisation complète |
Polynômes réels |
Racines conjuguées, facteurs deg 1 et 2 |
Formules de Viète |
\(\sigma_k = (-1)^k a_{n-k}/a_n\) |
Logarithme |
Multi-valué, coupure de branche, \(i^i \in \mathbb{R}\) |
Similitudes |
\(f(z) = az + b\) ; rapport $ |
Möbius |
Conserve angles et cercles/droites, birapport |
Cocyclicité |
Birapport réel |
Holomorphie |
Cauchy-Riemann, analyticité |