Le corps \(\mathbb{C}\) des complexes#
Les nombres imaginaires sont une magnifique et merveilleuse ressource de l’esprit divin, presque un amphibie entre l’être et le non-être.
Gottfried Wilhelm Leibniz
Construction et structure algébrique#
Définition 60 (L’ensemble \(\mathbb{C}\))
\(\mathbb{C} = \mathbb{R}^2\) muni de l’addition \((a,b) + (c,d) = (a+c, b+d)\) et de la multiplication
Proposition 74 (\((\mathbb{C}, +, \cdot)\) est un corps commutatif)
L’unité imaginaire \(i = (0, 1)\) vérifie \(i^2 = -1\). Tout complexe s’écrit \(z = a + ib\) (forme algébrique) avec \(a = \text{Re}(z)\), \(b = \text{Im}(z)\). L’inverse de \(z \neq 0\) est \(z^{-1} = \frac{\bar{z}}{|z|^2}\).
Remarque 31
\(\mathbb{C}\) n’est pas ordonnable : si \(i > 0\), alors \(i^2 = -1 > 0\), contradiction. Si \(i < 0\), alors \(-i > 0\), donc \((-i)^2 = -1 > 0\), même contradiction.
Conjugaison et module#
Définition 61 (Conjugué et module)
Pour \(z = a + ib\) :
Conjugué : \(\bar{z} = a - ib\)
Module : \(|z| = \sqrt{a^2 + b^2} = \sqrt{z\bar{z}}\)
Proposition 75 (Propriétés)
\(\overline{z + w} = \bar{z} + \bar{w}\), \(\overline{zw} = \bar{z}\bar{w}\), \(\overline{\bar{z}} = z\).
\(|zw| = |z||w|\), \(|z + w| \leq |z| + |w|\), \(\big||z| - |w|\big| \leq |z - w|\).
\(\text{Re}(z) = \frac{z + \bar{z}}{2}\), \(\text{Im}(z) = \frac{z - \bar{z}}{2i}\).
Proof. \(|z+w|^2 = (z+w)\overline{(z+w)} = |z|^2 + z\bar{w} + \bar{z}w + |w|^2 = |z|^2 + 2\text{Re}(z\bar{w}) + |w|^2 \leq |z|^2 + 2|z||w| + |w|^2 = (|z|+|w|)^2\).
Forme trigonométrique et exponentielle complexe#
Définition 62 (Argument et forme trigonométrique)
Pour \(z \neq 0\), l”argument \(\theta = \arg(z)\) est l’angle \(\theta \in \: ]-\pi, \pi]\) tel que \(z = |z|(\cos\theta + i\sin\theta)\).
La forme exponentielle est \(z = |z|e^{i\theta}\), où \(e^{i\theta} = \cos\theta + i\sin\theta\) (formule d’Euler).
Proposition 76 (Formule de Moivre et multiplication)
\((r_1 e^{i\theta_1})(r_2 e^{i\theta_2}) = r_1 r_2 e^{i(\theta_1 + \theta_2)}\)
Proof. Par récurrence pour \(n \geq 0\), en utilisant la formule d’addition trigonométrique. Pour \(n < 0\), utiliser \((\cos\theta + i\sin\theta)^{-1} = \cos(-\theta) + i\sin(-\theta)\).
Exemple 24
Linéarisation de \(\cos^3\theta\) : \(\cos^3\theta = \left(\frac{e^{i\theta}+e^{-i\theta}}{2}\right)^3 = \frac{e^{3i\theta}+3e^{i\theta}+3e^{-i\theta}+e^{-3i\theta}}{8} = \frac{\cos3\theta + 3\cos\theta}{4}\)
Formules de Moivre pour \(\cos(3\theta)\) : \((\cos\theta+i\sin\theta)^3 = \cos^3\theta - 3\cos\theta\sin^2\theta + i(3\cos^2\theta\sin\theta - \sin^3\theta)\)
Donc \(\cos(3\theta) = 4\cos^3\theta - 3\cos\theta\) et \(\sin(3\theta) = 3\sin\theta - 4\sin^3\theta\).
Proposition 77 (Identité d’Euler)
Cette identité relie les cinq constantes fondamentales : \(0\), \(1\), \(e\), \(i\), \(\pi\).
Logarithme complexe et exponentielle#
Définition 63 (Exponentielle complexe)
Pour \(z = x + iy\) :
Proposition 78 (Propriétés de l’exponentielle complexe)
\(e^{z+w} = e^z e^w\)
\(|e^z| = e^{\text{Re}(z)}\)
\(e^z = 1 \iff z \in 2i\pi\mathbb{Z}\)
La fonction \(z \mapsto e^z\) est \(2i\pi\)-périodique
\(\frac{d}{dz} e^z = e^z\)
Définition 64 (Logarithme complexe)
Le logarithme principal est défini pour \(z \notin \mathbb{R}^-\) par :
Remarque 32
Le logarithme complexe est multivalué : si \(e^w = z\), alors \(e^{w + 2ik\pi} = z\) pour tout \(k \in \mathbb{Z}\).
Toutes les valeurs : \(\log(z) = \ln|z| + i(\arg(z) + 2k\pi)\), \(k \in \mathbb{Z}\).
Par exemple : \(\text{Log}(-1) = i\pi\), \(\log(-1) = i\pi(2k+1)\), \(k \in \mathbb{Z}\).
Exemple 25
Puissances complexes : On peut définir \(z^w = e^{w \text{Log}(z)}\) (choix de branche).
\(i^i = e^{i \text{Log}(i)} = e^{i \cdot i\pi/2} = e^{-\pi/2} \approx 0.2079\ldots\) (réel !)
\((-1)^{\sqrt{2}} = e^{\sqrt{2}\, i\pi}\) est complexe non réel.
Racines \(n\)-ièmes#
Proposition 79 (Racines \(n\)-ièmes d’un complexe)
Soit \(z_0 = r_0 e^{i\theta_0} \neq 0\) et \(n \in \mathbb{N}^*\). L’équation \(z^n = z_0\) admet exactement \(n\) solutions :
Elles forment les sommets d’un polygone régulier à \(n\) côtés inscrit dans le cercle de rayon \(r_0^{1/n}\).
Proof. Si \(z = \rho e^{i\varphi}\), \(z^n = z_0 \iff \rho^n = r_0 \land n\varphi = \theta_0 + 2k\pi\). Donc \(\rho = r_0^{1/n}\) (unique) et \(\varphi = \frac{\theta_0 + 2k\pi}{n}\). Les valeurs distinctes sont pour \(k = 0, \ldots, n-1\) (les autres se répètent par \(2\pi\)-périodicité).
Définition 65 (Racines \(n\)-ièmes de l’unité)
Les racines \(n\)-ièmes de l’unité sont \(\mathbb{U}_n = \{e^{2ik\pi/n} \mid k = 0, \ldots, n-1\}\).
\((\mathbb{U}_n, \cdot)\) est un groupe cyclique d’ordre \(n\), engendré par \(\omega_n = e^{2i\pi/n}\) (racine primitive).
Proposition 80 (Somme des racines de l’unité)
\(\displaystyle\sum_{k=0}^{n-1} e^{2ik\pi/n} = 0\) pour \(n \geq 2\).
Plus généralement : \(\displaystyle\sum_{k=0}^{n-1} e^{2ijk\pi/n} = \begin{cases} n & \text{si } n \mid j \\ 0 & \text{sinon} \end{cases}\)
Proof. \(\sum_{k=0}^{n-1} \omega^k = \frac{\omega^n - 1}{\omega - 1} = \frac{1 - 1}{\omega - 1} = 0\) pour \(\omega = e^{2i\pi/n} \neq 1\).
La formule générale utilise \(\sum_{k=0}^{n-1} (e^{2ij\pi/n})^k\).
Exemple 26
Résoudre \(z^4 + 1 = 0\) : \(z^4 = -1 = e^{i\pi}\). Les solutions sont \(e^{i(\pi/4 + k\pi/2)}\) pour \(k = 0, 1, 2, 3\), soit \(\frac{\pm 1 \pm i}{\sqrt{2}}\).
Théorème fondamental de l’algèbre#
Proposition 81 (Théorème de d’Alembert-Gauss)
Tout polynôme non constant à coefficients complexes admet au moins une racine dans \(\mathbb{C}\).
Corollaire : tout polynôme de degré \(n\) à coefficients complexes admet exactement \(n\) racines dans \(\mathbb{C}\) (comptées avec multiplicité).
Remarque 33
\(\mathbb{C}\) est algébriquement clos : c’est la « clôture algébrique » de \(\mathbb{R}\). Il n’y a pas d’extension algébrique propre de \(\mathbb{C}\).
Conséquence pour les polynômes réels : les racines complexes non réelles viennent par paires conjuguées \(z\) et \(\bar{z}\). Donc tout polynôme réel se factorise en facteurs de degré 1 (racines réelles) et de degré 2 (paires conjuguées) dans \(\mathbb{R}[X]\).
Trigonométrie complexe#
Définition 66 (Fonctions trigonométriques et hyperboliques via \(\mathbb{C}\))
Proposition 82 (Relations entre trigonométrie complexe et hyperbolique)
Ces relations (règle d’Osborn) permettent de passer des formules trigonométriques aux formules hyperboliques en remplaçant \(\sin\) par \(i\sinh\) (et \(\cos\) par \(\cosh\)).
Proposition 83 (Formule de Moivre généralisée et linéarisation)
Grâce à \(e^{i\theta} = \cos\theta + i\sin\theta\) et \(e^{-i\theta} = \cos\theta - i\sin\theta\) :
Racines : [1. +0.j 0.5+0.8660254j 0.5-0.8660254j]